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John Froger

Lors de l’exposition Espace Vital, présentée à La Criée du 28 juin au 25 août 2001, John Froger présentait Chantier public : acte 4 - au pas au son à la seconde à Walden Pond : un ensemble de lectures quotidiennes de textes de Thoreau à La Criée, et de déambulations dans les rues de Rennes. Afin de documenter ce travail nous avons demandé à John Froger quelques éléments de nature biographique, bibliographique et iconographique. Ces documents et la nature même d’une base de données ne lui semblant pas juste par rapport à sa propre pratique et inappropriés à rendre compte d’un quelconque statut, il n’a pas souhaité que soit mentionné ce type d’information. Afin de comprendre la nature de son travail et à sa demande nous reproduisons ici sa réponse ainsi qu’un texte d’une « performance-conférence » lu le 1er juin 2002, en la Chapelle de Kerven, Trégunc.


Objet : 2 100 902 est un courrier officiel adressé à Larys Frogier et Alexandra Gillet.

Bonjour,
Je n’ai pas un assez grand désir de répondre à votre demande, aussi ne le ferai-je pas, du moins pas comme vous l’avez formulée. Si j’étais artiste, au sens élevé du terme, il m’importerait de ne pas répondre à la volonté d’une institution ou bien d’y répondre avec le zèle et la fantaisie propres à ma personnalité et à mon art. Je suis moins que cela, certes, pourtant j’aiguillonnerai ma réponse dans cette noble direction.
Ce que j’ai présenté à La Criée, au cours de l’exposition Espace vital, n’était pas une « œuvre » : Chantier public : acte 4 - au pas au son à la seconde à Walden Pond n’était que tentatives et expériences, coiffées d’un titre qui n’en était pas un mais bien plutôt
« un agencement descriptif quoique synthétique » comme je le disais déjà dans le texte du catalogue.
Mis à part un cliché noir et blanc d’une connaissance dont j’ignore l’identité qui m’a photographié de sa fenêtre alors que je marchais à un pas à la seconde, il n’y a pas d’autres « visuels » de ce chantier. Je n’ai jamais eu le désir de tracer mes actes, ni de les reproduire par des moyens artificiels, ni de les diffuser comme des objets palpables, étiquetés, tamponnés du droit d’auteur, qu’on pourrait acquérir, collectionner à titre privé ou public, et exposer comme « œuvre d’art ». Les traces visuelles dont je dispose ont toutes été produites par des désirs étrangers. Quoique très réussie sur un plan esthétique, la photo prise au cours de l’été 2001 ne serait sur votre site web qu’une illustration, une scène morte, aplatie et décolorée - autant dire dégradée - de mon activité ; je m’abstiendrai donc de vous la transmettre. J’ai également la photo de Marie-Jeanne Hoffner, prise dans l’espace de La Criée, le jour du vernissage, alors que je préparais ma « mise à nu » ; je préfère ne pas vous donner l’autorisation de la reproduire et de la transmettre.
S’il doit y avoir des informations me concernant sur votre site internet, je préfère qu’elles ne soient que textuelles : je n’aime pas cette manière de coller des images au texte pour l’équilibre ou la lisibilité d’une page, images qui, dans mon cas, ne seraient que pures illustrations, soit de mon activité, soit de ma personne. Je vous invite, plutôt, à reproduire et à diffuser cette lettre et la conférence que vous trouverez en pièce jointe. Ces textes sont plus à même d’éclairer d’éventuels lecteurs sur l’essentiel de ce que je suis et fais, que des visuels ou je ne sais quelle biographie ou bibliographie qu’il me faudrait inventer. Quant à vous fournir un CV n’y pensez plus : je n’en délivre plus ; date et lieu de naissance sont sans intérêt sinon pour étiqueter une personne ; quant à mon lieu de résidence, il est notoire ! Les deux textes que je vous envoie, cette lettre et la conférence, serviront mieux mon propos que tout un tas de détails et quelques clichés sur ma « course de la vie ».
Mais faites comme bon vous semble, de même que je vous réponds à ma guise. Au fond, mon plus grand désir à propos de trace - et je suis tout disposé à en faire mon testament - est de ne pas encombrer l’avenir de mes déchets. Aussi, n’hésitez pas à me confiner dans un espace vital version web voire à m’effacer de vos archives si mon cas vous embarrasse, s’il risque de ne pas cadrer au format de votre site ou si vous le jugez trop fantaisiste pour le sérieux de votre projet. Au cas où, je vous donne toute autorisation pour reproduire et diffuser les textes que j’ai écrits et qui sont à votre disposition ; je n’ai pas l’esprit assez propriétaire et rentier pour les tamponner d’un droit d’auteur. Bien à vous,

john



Texte de la « Performance - conférence » de John Froger pour Impromptu d’Impro
Lu le 1er juin02, en la Chapelle de Kerven, Trégunc (29).
Quelques modifications et ajouts mineurs ont été apportés depuis.

Rennes, le 28 mai02, Chère Morgane,
Je me demande si nous ne sommes pas trop étrangers pour espérer nous comprendre. Alors, « vouloir comprendre » n’est-ce pas trop ? « Vouloir » n’est-ce pas déjà trop ? Les mots sont des gouffres, dans lesquels on se perd. Les philosophes ne font pas exception. J’aime Nietzsche jusque dans ses plus grandes rêveries. Il a poussé loin l’art de se dire et de se contredire. Voilà un homme qui ne s’est pas ménagé. J’aime Spinoza, sa logique géométrique, à la fois puissante et fragile, pour démontrer l’existence de Dieu, pour démontrer l’impossibilité d’un libre arbitre à échelle humaine. « On ne sait pas ce que peut le corps » dit-il ; rien que dans cette seule phrase, l’essentiel semble être dit. Que devient alors le libre arbitre, notre capacité à choisir, notre volonté ? Fantasmes, rêveries, produit de l’imagination, donc du corps ; tentative désespérée de se réapproprier un réel qui nous échappe ; tentative démagogique de subordonner la vie et ses vivants à des idées, à des valeurs. J’aime Nietzsche quand il détrône les idoles - en particulier : Socrate, Platon, Kant et compagnie. J’aime Nietzsche jusque dans sa folie : deux personnes qui l’estimaient encore et qui l’ont approché après sa crise ont eu l’intime conviction qu’il simulait. Au fond, j’aime les philosophes qui me font rire. J’admire les grands fous. Je pense à Nijinsky. Je n’oublie pas mon premier rôle en tant que danseur interprète, celui que tu m’as confié, - le rôle de la folie. Depuis, cinq années se sont écoulées, et voilà maintenant qu’on me propose un séjour dans un hôpital psychiatrique. Le projet n’est pas sûr d’aboutir à cause de la forme non conventionnelle de mes prestations : on s’inquiète ; il faut que directeur et médecins se penchent sur mon cas, qu’ils percent le mystère d’un « chantier public » qui reste à inventer. Mais trouveront-ils le temps ? Eux aussi veulent comprendre. Notre société n’aime plus les mystères. Elle veut comprendre, tout comprendre. Elle veut éradiquer le mystère comme une maladie qui sévit depuis trop longtemps. Vouloir, c’est rêver les yeux ouverts. J’aime qu’il y ait encore des trous, des vides, des échecs, des mystères, de la folie. Il semble que la folie m’appelle. Delà à ce qu’elle m’envahisse, il n’y a pas loin, n’est-ce pas ? Déjà dans mon voisinage, ici et là, on me prend pour un fou. Ce n’est pas tant ma démence potentielle qui m’inquiète que ma capacité de résistance à la pression sociale. Il y avait plus de puissance que de folie dans la personne de Nijinsky. Sa danse, ses cahiers en témoignent. Mais il a craqué sous la pression, ce dont ses cahiers témoignent également. J’aime les destins singuliers, atypiques, indéfendables. Pourtant je ne m’intéresse guère aux grands acteurs de l’histoire, à ses grands violents. J’aime Jésus. J’aime ceux qui n’ont que leur corps pour se défendre, qui ont refusé l’artillerie, l’armure, qui ont déposé glaive et bouclier. A bien des égards Gandhi est indéfendable. Même la philosophe Simone Weil n’est pas recommandable. Leur vie nous paraît trop austère, anachronique. Aucun parcours authentique n’est recommandable. Seule l’authenticité est à recommander. Pourtant la société semble tenir un autre langage. On nous invite au raisonnable, mais il fait pâle figure, il est mortel, on n’en meurt avant l’heure. Il n’y a déjà plus beaucoup de vivants sur terre. Ma myopie me montre des automates cultivés à perte de vue, - une culture d’automates transfusés ! Quelqu’un me disait qu’il ne voyait que des robots. J’avais beau me frotter les yeux, je n’arrivais pas à voir ce qu’il voyait, je ne pouvais pas chausser ses lunettes. Il ajoutait que ce n’était pas à nous, les basanés, de réinjecter de l’humanité en ville. Il était plus myope peut-être, plus pessimiste que moi ou autrement pessimiste : un pessimiste désabusé, triste, déjà aigri. Comme dirait un dadaïste, je me sens « ni gai ni triste », pessimiste oui, pessimiste actif, - un pessimisme qui me fait agir. On peut voir dans l’optimisme une forme de religion, un opium du peuple. Il endort. Que dire de l’optimisme volontaire et séduisant du philosophe Alain ? Ce n’est peut-être que le résultat, la production de son pessimisme actif ! Sa morale emprunte beaucoup aux stoïciens. Simone Weil dira de son ancien professeur que sa faute est d’avoir refusé la douleur. Tous les grands pessimistes sont aussi des grands souffrants ; la force de leur pessimisme vient des maux qu’ils enduraient. Nietzsche n’hésite pas : il dit de l’optimisme que c’est l’arme des faibles. Les mots ne sont-ils pas aussi l’arme des faibles ? Les mots sont des gouffres, disais-je. Je m’y perds. Peut-on encore avoir foi dans les mots pour communiquer ? Pourquoi écrire encore ? Je n’écris pas pour communiquer du sens mais pour me libérer le corps, de la tête aux pieds. Ecrire pour ne pas trembler, pour ne plus penser, pour me libérer de mes rêveries, de ma bêtise, pour l’exposer, la rendre publique. Les philosophes ont-ils fait autre chose ? N’ont-ils pas tous cherché à se libérer de la bêtise, de leur bêtise ? En définitive, ne l’ont-ils pas tous exposée ? Se libérer ! C’est peut-être encore un leurre, mais un leurre plus acceptable pour moi que celui qui nous fait dire que nous communiquons du sens. Les mots me paraissent plus chargés de jugements de valeur que de sens. Ainsi je préfère, autrement dit, je juge préférable de dire que je questionne la valeur des mots plutôt que le sens des mots. Notre langage est pétri de jugements plus que de sens, - encore un jugement ! La langue française est-elle aussi belle qu’on le dit ? Sa richesse masque la monstruosité sur laquelle elle est assise. Plus je me répands, plus je juge. Ne ferais-je pas mieux de me contenter de décrire mon travail ? Une description objective est illusoire. Je t’écris cette lettre alors que j’ai une conférence à écrire et je prends conscience que ce que j’ai à dire aujourd’hui c’est précisément ce que je t’écris : dire mes doutes, ma pensée douteuse, mes questions ; exposer le bazar de mes pensées, c’est ainsi que ma générosité, que mon honnêteté me demandent de parler. Je ne suis pas disposé à jouer les grands-pères qui répètent à l’envi leurs vieilles histoires. Je ne suis pas plus disposé à jouer les « bons » pères de famille. Quel père pour un enfant ! Quel père pour un enfant ? On s’exclame. Je m’interroge. Qu’est-ce qu’être père ? « Il faut qu’il croisse et que je diminue. » Cette parabole évangélique me touche. Plutôt qu’un père autoritaire, plutôt qu’un père-couveur, plutôt qu’un père absent, être un petit père, attentif, qui accompagne plutôt qu’il ne conduit, qui consomme de moins en moins, qui laisse sa part, qui laisse sa place, moins par sacrifice que pour s’alléger. Simone Weil reprendra cette parabole : on ne s’élève que par effet de balancier, en s’abaissant, écrit-elle. Qu’ai-je de mieux à faire aujourd’hui ? Faire de mon mieux ! « Je mendie le revenu de mon travail. » Est-ce encore soutenable ? J’interroge plus que je ne demande : l’information est douteuse, paradoxale : « Je mendie le revenu de mon travail. » Interroger la mendicité, ces dernières semaines, m’a permis de me positionner plus radicalement par rapport à l’impératif social qui nous commande de gagner notre vie. Qu’est-ce que gagner sa vie ? Qu’est-ce que ma dignité ? Comment vivre ? Comment obtenir le plus de vie possible ? Comment être généreux sans se mettre en avant ? Peut-on donner moins que sa vie et prétendre avoir donné ? Qu’est-ce que donner ? Est-on capable de donner ? Est-ce notre « à faire » ? A quoi ressemble la détresse ? Comment la conscience s’en mêle, s’en tire, s’emmêle ? Comment voir et ne pas juger ? Comment s’ouvrir à l’expérience d’une rencontre ? Comment perdre son temps ? Comment se libérer du temps ? Comment rester conscient ? Je n’aurai de cesse de poser ces questions, de les reformuler. Ma statique était un déplacement, un déplacement de la mendicité vers un acte poétique, une position philosophique. C’est aussi ce que j’appelle une politique indispensable de la moindre action. On préférait lorsque je dansais, m’a-t-on dit, lorsque j’interrogeais notre rapport au corps au quotidien par la danse. C’était sans doute plus sympathique, plus récupérable aussi. Pour certains, nous étions les nouveaux animateurs de la place publique et je ne doute pas que certains continuent à me voir ainsi. Mais je déçois ici et là. Je décevrai encore. J’ai quitté l’informatique par amour du mouvement ; j’ai quitté l’industrie du spectacle et mon identité de danseur par amour du mouvement ; j’ai renoncé à l’aïkido et à l’apprentissage de techniques corporelles par amour du mouvement ; et je poursuivrai mon chemin, par amour du mouvement. Je sais maintenant que ma motivation première n’était pas d’amener de la danse à l’improviste dans l’espace public, ni même d’improviser. Peut-on parler de motivation première alors que tant de choses nous déterminent et nous échappent ? - tout un univers ! Etre un homme de la rue, c’est me confronter à mes peurs, à ma peur d’aller vers l’autre, à ma peur de l’inconnu, à ma peur de finir à la rue : être réduit à ça, comme on dit, en arriver là. C’est me rendre disponible, m’ouvrir, bien que je paraisse fermé, inaccessible. C’est remettre en cause ma relation à l’espace public. Je suis là, autant que possible dans l’ici et maintenant. Je ne demande rien. Les stoïciens m’ont appris à ne rien demander : Dire « oui », accueillir les événements. Ainsi je peux tout recevoir, du moins de tout : l’indifférence, le mépris, la pitié, les railleries, des morales douteuses, un soutien en pointillé, toujours incertain, irrégulier, souvent assis sur un malentendu. Seule limite : ma capacité à recevoir, qui est infiniment limitée. Ma bouche s’assèche. Mes « oui » deviennent inaudibles, déjà à mes propres oreilles. J’aime les idées. Celle du vide me séduit. Etre capable de recevoir le vide. Faire un effort à vide : sans récompense, sans compensation. Il n’y a pas de public pour acclamer, ni même pour se forcer à applaudir, rien que des individus, des complices, quelques curieux d’un instant, d’un moment, beaucoup de passants, des allées et venues à plus de cent pas à la minute. En dehors des salles de spectacles, des hôpitaux et des dojos, les regards contemplatifs se font rares. Aujourd’hui, je sais que j’ai atteint une limite dans ma manière d’agir. J’ai tellement remis en cause, tellement secoué la structure de mon action que j’ai tout cassé. Me voilà désœuvré ! C’est qu’il le fallait. Il me fallait en finir avec cette structure culpabilisante, trop rigide, et qui ne circonscrit qu’une seule de mes préoccupations. Travailler sur plusieurs mois, tous les jours ouvrés et à heures fixes, ce n’est jamais que reproduire une idéologie du travail. Je le savais déjà, mais j’avais besoin de ce cadre, de ce repère pour démarrer. Mon corps s’use comme celui d’un ouvrier, fatigué de la routine qu’il s’impose. En dernière analyse, on est et on reste son propre patron, son propre employeur. Je tenais à montrer le processus plutôt qu’un résultat, qu’un produit, mais j’oubliais souvent de laisser cours à ma fatigue, à mes doutes. Une amie m’a dit son admiration quant à ma capacité à affirmer mes doutes, - c’est tout le problème ! Une personne m’a remis un mot pour me remercier en attendant de grandir et de savoir quoi faire. Se doute-t-elle que j’en suis au même point. Que faire aujourd’hui ? Gagner ma vie. Toujours cet impératif dont je ne sais que faire. Mais il faut bien vivre en attendant, me dit-on, remplir son assiette et celles dont on a la charge. Pourtant, je crois que la société commence à se lasser de ses mensonges, mais elle ne rend aux individus leurs prérogatives qu’à contrecœur. Le partage est une expérience douloureuse. Les enfants ne le savent que trop ; les adultes s’imaginent l’avoir dépassée. Pourtant la présence du RMI en témoigne. Toujours culpabilisante, infantilisante, car soumise à l’insertion reconnue comme telle, cette allocation est pourtant là et permet de penser la vie autrement, du moins de prendre le temps, de perdre du temps. Le RMI est une moindre reconnaissance, bientôt, le moindre revenu de mes activités. J’ai dû renoncer au régime d’assurance chômage, à l’allocation de l’intermittence du spectacle, par souci d’intégrité, d’honnêteté. Non seulement, je ne me sens pas artiste de la scène et ne suis pas disposé à courir après des cachets ni à en inventer, mais surtout, je ne recherche pas un emploi, or l’intermittence est fille de ce statut : chercheur d’emploi. Je ne pouvais plus continuer à me mentir à moi-même et signer chaque mois cette déclaration qui me fait dire que je cherche encore un emploi alors que manifestement je ne faisais rien de tel. Je cherche à créer mon propre emploi, à créer mes propres outils de travail. Voilà pourquoi j’ai adopté le statut de « travailleur indépendant artiste libre », mais au fond, je ne me sens pas en quête de statut : ce statut n’est qu’un moyen d’être en règle avec la loi et ma conscience. Aussi je n’ai pas besoin d’être payé sous un statut ou un régime particulier pour me sentir respecté : qu’on me paye sous le régime général, sous celui de vacataire, sous celui de l’intermittence, que je facture, qu’on me verse le revenu minimal d’insertion, une aumône, qu’on me donne de l’argent ou un merci, ne remet pas en cause la valeur de mon travail à mes yeux. Ce qui m’importe c’est de ne pas signer n’importe quoi. Je ne m’intéresse pas assez au statut pour les défendre. Je ne m’intéresse pas assez aux produits du système pour les défendre. C’est que je ne suis pas assez dans la misère, peut-être, pas assez persécuté ! La pauvreté ne me fait pas peur. La misère n’est pas la pauvreté, mais le pas est vite franchi, et sans philosophie, on n’y glisse presque nécessairement : on se sent persécuté par la pauvreté ! Les Diogène ne courent pas les rues ; la dignité non plus. « Je cherche un homme » s’écriait-il déjà, lanterne en main, en plein jour, et malmenait tous ceux qui accouraient à lui. Je ne nourris aucune crainte pour les minima sociaux : les gouvernements ont bien trop peur de l’accroissement du sentiment d’insécurité que leur suppression ne manquerait pas d’engendrer. Ce qui m’inquiète c’est la mainmise du gouvernement sur l’individu, toujours plus écrasante, plus culpabilisante, plus infantilisante. Je voterais volontiers si un candidat aux élections affirmait dans son programme avoir à cœur de libérer les consciences, de les libérer des idéologies, de l’idéologie démocratique et républicaine aussi. Je ne me donnerais pas plus la peine de me rendre aux urnes ; je voterais en mon âme et conscience et aurais à cœur d’agir chaque jour en conséquence. Ce candidat ne s’est pas présenté mais quelque chose me dit qu’il se cache en chacun de nous. Faire de mon mieux, avec cœur, conscience et respect, sans faire de reproche ni à moi ni aux autres, sans dire aux autres ce qu’ils ont à faire, n’est-ce pas ce que j’ai de mieux à faire ? N’est-ce pas à ma charge assez de civisme pour l’heure ? Notre démocratie est un parent grondeur qui prend les individus pour ses enfants et qui attend d’eux respect et obéissance. J’ai bien peur que le rêve démocratique écrase quand il n’assomme pas les consciences. Il y a bien du fascisme dans notre démocratie, jusque dans ses manifestations antifascistes. On me prendra peut-être pour un individualiste. Je n’ai rien contre dans la mesure où, avec d’autres, je redonne à la personne tout son prix, toute sa valeur, toute sa singularité. Aussi on m’a déjà pris pour un fou, un automate, une statue, un mystique, un danseur, un chorégraphe, un artiste, un philosophe, un m’as-tu-vu, un casimir, un yogi, un performeur, un poète et j’en oublie, alors pourquoi pas ? A la conférence que j’ai donnée à l’école des beaux-arts, en février, j’ai conclu mon exposé - celui-là était encore très structuré - en suggérant que je n’étais peut-être qu’un âne, une sorte de mauvais élève. Mais je ne suis peut-être qu’un simulateur, moi aussi. Je disais plus haut que je ne demande rien ; ainsi, je ne demande pas même d’être compris, pas même le respect, ce serait encore trop demander. Tu te rappelles qu’une enseignante en philosophie, à nous voir danser sur la place, nous invitait à être tout à fait irrécupérables, à ne pas laisser de traces, et plus encore à effacer les traces. J’aime cette forte pensée, qui nous vient de Brecht : « efface tes traces ». Je n’ai toujours rien lu de cet auteur, cette formule me travaille encore et me suffit. Les aphorismes donnent à réfléchir bien plus que les longs développements ; ils nous invitent à construire nous-mêmes un développement, une réflexion. Ils sont aussi bien des pièges : s’ils sont l’aboutissement d’une réflexion pour son auteur, cela ne vaut que pour lui seul ; pour le lecteur, il s’agit plutôt d’un point de départ, d’une nouvelle piste. Tu me serais sans doute plus reconnaissante si j’écrivais en aphorismes, si je t’évitais un tel déploiement avec toutes ces parenthèses implicites qui parsèment mon discours. En fait, je n’ai pas de discours, pas de ligne conductrice, sinon celle de me dire. L’artiste répugne à se justifier, ai-je entendu dire : que cet exposé soit mon grand justificatif, une manière de se justifier tout en se rectifiant le portrait ! Je livre ici le bazar de mes pensées et j’imagine bien que cette manière de générosité encombre et puisse ennuyer. Il n’y a peut-être rien à en tirer. Il y a peut-être plus de générosité à structurer sa pensée, à l’organiser et, d’une certaine manière, à la dissimuler ! Je ne sais pas. J’expérimente autre chose. Comme tu disais, je témoigne. C’est peut-être ainsi qu’il me faut agir aujourd’hui. Plutôt que le « Deviens ce que tu es » de Nietzsche, ne devrais-je pas plutôt me contenter de témoigner de ce que je suis ? Témoigne de ce que tu es, sans souci de tracer, de durer. J’avoue que je ne suis pas pressé d’agir en accord avec ma pensée. Ce que je pense n’est pas encore et pas nécessairement une vérité pour moi. J’ai surtout le souci de me confronter à mes peurs, de les voir de plus près, pour voir ce qu’elles sont vraiment. J’ai surtout le souci de me dépasser, de dépasser tout ce qu’il y a de lâcheté en moi. Une vie n’y suffira pas ! Je ne sais plus trop si j’écris une lettre ou une conférence, si je m’adresse à toi, à d’autres, ou si je ne m’adresse qu’à moi-même. J’ai toujours pris une conférence pour une écriture, donc pour une lecture. Tu voulais « provoquer des réponses sans poser de questions », n’est-ce pas aussi le propre d’une conférence, d’un exposé ? Mon exposé est une exposition - de questions, de doutes, plutôt que de réponses. Aussi il faudrait surtout que nous puissions poser des questions sans attendre de réponse immédiate. N’est-ce pas ainsi que l’on cherche ? que l’on trouve - par soi-même ? J’ai cru lire que Deleuze refusait les questions qu’on lui posait. Il ne s’embarrassait pas des questions des autres, déclarant qu’une question ce n’est jamais que l’expression du problème d’un autre, autrement dit, c’est son affaire, son histoire, histoire qu’on ne peut résoudre à sa place. Je suis toujours très maladroit à répondre aux questions. Mes réponses ne me semblent jamais satisfaisantes. Je ne sais rien répondre à un pourquoi sinon en lâchant la bride à mes formules toutes faites, à mes jokers : « Je remets en cause ma relation à l’espace public » ; « J’interroge plus que je ne demande » ; « J’expose mes doutes » ; « Je réaménage la dynamique urbaine » ; et bla-bla-bla. La raison du plus fort en bla-bla-bla est toujours la meilleure, - voir la dialectique socratique pour s’en convaincre. Répondre en se contentant de dire « l’idée m’est venue » ou « parce que j’ai envie » ou « je ne peux pas m’en empêcher » ou encore « j’ai été poussé par le désir » m’a toujours semblé limite, enfantin, mais c’est peut-être la réponse la plus sincère parce que la moins construite ; elle ne cherche pas à séduire, elle ne cherche pas à ouvrir le dialogue, elle ramène au silence, à l’action d’une part et à la contemplation d’autre part. Le silence est une réponse éloquente, difficile à assumer, souvent insoutenable, c’est comme un « je ne sais pas » qui ne manquerait pas de nous faire passer pour idiot. N’est-ce pas pourtant la réponse la plus humble, si on considère toutes les causes qui nous déterminent et qui nous échappent ? Pourquoi vais-je présenter la vidéo de Yeun plutôt que celle de Mickaël ? Parce que celle de Mickaël est trop propre, trop respectueuse ? Parce que celle de Yeun est un regard non averti sur notre travail ? Parce qu’elle est maladroite, d’une maladresse qui me touche ? Parce qu’il a filmé avec le souci de tester sa nouvelle acquisition plutôt qu’avec un souci esthétique ? Parce qu’il y a plus de séquences qui me dérangent dans la vidéo de Yeun que dans celle de Mickaël et que j’aurais sans doute coupées si j’avais fait un montage ? En définitive ne devrais-je pas plutôt montrer celle de Mickaël puisqu’il semble que c’est celle-ci que je n’ai pas envie de montrer et qui finalement me dérange le plus parce que trop propre ? Pourquoi montrer des images ? Parce qu’elles parlent, mieux que moi ; parce qu’elles questionnent, mieux que moi. Elles disent ce que je suis incapable de dire ; elles disent sans discourir ; elles ne cherchent pas à convaincre, à séduire. D’où l’importance de ne pas les commenter, de ne pas en dire davantage, de se taire ou bien de parler d’autre chose, - proposer une autre lecture. J’ai d’abord pensé à un interrogatoire pour répondre à l’invitation qui m’était faite de témoigner des « chantiers publics », place Hoche : me soumettre à un interrogatoire, debout devant l’écran, tout en blanc, les mains sur la tête, le projecteur dans les yeux. Mais j’y voyais trop une manière de se faire prier pour parler et, en définitive, de soumettre le public à un interrogatoire forcé. C’est une manière de prise d’otages qui crée un malaise, malaise généralement relégué en fin de conférence avec le fameux : « Avez-vous des questions ? » Je sais parler tout seul. Je connais mes incontinences. En fait, j’avais le souci de me mettre en danger, non pas pour répondre ironiquement à la dénomination « performance - conférence » mais pour moi-même, toujours dans cette optique de dépassement de soi : non pas se sacrifier à l’autel du service rendu sous couvert d’une morale du désintéressement toujours douteuse, mais s’écorcher vif, autant que possible - une mise à nu qui puisse aller au-delà, en deçà de la reconnaissance anatomique. Loin d’être une réussite, cette lettre, cet exposé n’est qu’une tentative, une tentative à réitérer, autrement, plus loin… Je crois trop aujourd’hui en l’individu comme moteur de l’histoire - et comme faiseur d’histoires ! - pour agir encore en collectif. Déjà dans les mises en jeu place Hoche, il n’y avait pas de groupe, rien qu’un regroupement informel d’individus, des rencontres, des retrouvailles tout au plus. A la rigueur être suivi, comme fut suivi Gandhi ou Lanza Del Vasto, mais je n’ai rien d’une personnalité fédératrice. Que valent les mouvements non-violents aujourd’hui ? Que vaut l’aïkido sans son fondateur ? Où en est la foi chrétienne ? Leur force ne semble plus portée que par le souvenir, l’espérance et tout un dogmatisme. Mon camp m’invite à désespérer, à construire mes propres outils, à assumer ma solitude, ma singularité. Pourtant, je ne me condamne pas à la solitude : s’interroger sur une ascèse en ville, c’est se confronter aux autres, vivre avec, c’est évident pour moi. Aussi tu connais mes contradictions : j’aime répondre à des invitations - dans la mesure toutefois où je ne me sens pas pieds et poings liés ; j’aime faire des rencontres, dans la mesure où elles ne sont pas marquées du sceau de la virilité et de la convivialité ; j’aime faire des choses qui a priori ne m’intéressent pas, comme lire des livres qui au premier abord m’ennuient, en les reprenant au hasard des pages ouvertes. Je n’ai pas lu les entretiens dont tu me parles, entre Prajnanpad et Roumanov. En revanche, j’ai lu d’autres livres de Desjardins depuis le premier que tu m’as offert. Je viens de découvrir, via Michel Onfray, Georges Palante, ce philosophe pessimiste, individualiste et adepte de l’échec, qui vivait à Saint-Brieuc au début du siècle. Il y a aussi dans mes dernières lectures Alexandro Jodorowsky qui m’a beaucoup enthousiasmé avec ses actes poétiques puis psycho-magiques. J’admire toutes ces individualités fortes. J’aime ces lignes de fuite qui percent le tissu social. Je ne me sens pas à un extrême, comme tu sembles le dire, ni en marge de la société ; j’aspire à suivre ma ligne de fuite, qui est mon chemin, mon goût, et qui n’est pas recommandable. John Cage nous invitait à nous détacher de nos humeurs, de nos goûts, de ce qu’on aime et n’aime pas. Il s’est orienté vers les opérations de hasard, au point d’en faire une discipline, sa discipline, et, en définitive, son goût ! Je ne doute pas qu’il y ait mille arguments à objecter à toutes les vues que je viens d’exposer, et plus il y aura d’auditeurs, plus il y aura de lecteurs, et plus il y aura de contradicteurs, - c’est inévitable et il est bien heureux qu’il en soit ainsi. Pourtant je ne me battrai pas pour défendre ma pensée : je la sais trop indéfendable aux yeux d’un autre et je me sais trop maladroit pour soutenir un duel. Comme Georges Palante, je suis un lent. Bien qu’écouter ne soit pas moins difficile, je préfère encore entendre quelqu’un qui se raconte, qui se dit assez pour pouvoir aussi se contredire. Pour m’avoir eu dans tes cours, dans tes spectacles de rue et dans une de tes chorégraphies, tu sais que je n’ai jamais aimé être bousculé ni même corrigé. Je crois n’avoir jamais supporté qu’on me dise ce que j’ai à faire. Je suis comme ces enfants qui disent d’abord « non ! » et qui se corrigent ensuite, par eux-mêmes, en secret, et qui ne veulent surtout pas qu’on leur fasse remarquer qu’ils ont finalement cédé. Quand on le sait, on a la clé pour bien les gouverner, une manière de gouverner le moins possible, une manière d’œuvrer dans l’inaction qui laisse le temps agir, une manière d’être non-violent, d’être à l’écoute. On a raison de dire que je finirai bien par grandir et par changer. Qu’on le dise pourvu qu’on me laisse agir à ma guise, qu’on me laisse marcher à mon pas. Henry David Thoreau a une belle manière d’exprimer ces choses : « On n’a jamais entendu dire que deux planètes se soient heurtées. » On aura raison de lui répliquer que nous ne sommes pas des planètes : nous autres, humains, nous gaspillons notre énergie à débattre, à nous débattre, à nous cogner. Et le pessimiste continuera : « nous sommes humains, trop humains ! » J’arrête là, Morgane, il me faut moi aussi redresser mon énergie, me déplacer, laisser la place, te libérer de mes maux. Juste une pirouette pour finir, empruntée à Robert Filliou : plutôt qu’un âne, je ne suis peut-être, en définitive, qu’un « gaga-yogi », - un yogi dégénéré, qui va - tâtonnant ! Je t’embrasse.
john


 

 

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