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Texte de la
« Performance - conférence »
de John Froger pour Impromptu dImpro
Lu le 1er juin02, en la Chapelle de Kerven, Trégunc
(29).
Quelques modifications et ajouts mineurs ont été
apportés depuis.
Rennes, le 28 mai02, Chère Morgane,
Je me demande si nous ne sommes pas trop étrangers
pour espérer nous comprendre. Alors, «
vouloir comprendre » nest-ce pas trop
? « Vouloir » nest-ce pas déjà
trop ? Les mots sont des gouffres, dans lesquels
on se perd. Les philosophes ne font pas exception.
Jaime Nietzsche jusque dans ses plus grandes
rêveries. Il a poussé loin lart
de se dire et de se contredire. Voilà un
homme qui ne sest pas ménagé.
Jaime Spinoza, sa logique géométrique,
à la fois puissante et fragile, pour démontrer
lexistence de Dieu, pour démontrer
limpossibilité dun libre arbitre
à échelle humaine. « On ne
sait pas ce que peut le corps » dit-il ;
rien que dans cette seule phrase, lessentiel
semble être dit. Que devient alors le libre
arbitre, notre capacité à choisir,
notre volonté ? Fantasmes, rêveries,
produit de limagination, donc du corps ;
tentative désespérée de se
réapproprier un réel qui nous échappe
; tentative démagogique de subordonner
la vie et ses vivants à des idées,
à des valeurs. Jaime Nietzsche quand
il détrône les idoles - en particulier
: Socrate, Platon, Kant et compagnie. Jaime
Nietzsche jusque dans sa folie : deux personnes
qui lestimaient encore et qui lont
approché après sa crise ont eu lintime
conviction quil simulait. Au fond, jaime
les philosophes qui me font rire. Jadmire
les grands fous. Je pense à Nijinsky. Je
noublie pas mon premier rôle en tant
que danseur interprète, celui que tu mas
confié, - le rôle de la folie. Depuis,
cinq années se sont écoulées,
et voilà maintenant quon me propose
un séjour dans un hôpital psychiatrique.
Le projet nest pas sûr daboutir
à cause de la forme non conventionnelle
de mes prestations : on sinquiète
; il faut que directeur et médecins se
penchent sur mon cas, quils percent le mystère
dun « chantier public » qui
reste à inventer. Mais trouveront-ils le
temps ? Eux aussi veulent comprendre. Notre société
naime plus les mystères. Elle veut
comprendre, tout comprendre. Elle veut éradiquer
le mystère comme une maladie qui sévit
depuis trop longtemps. Vouloir, cest rêver
les yeux ouverts. Jaime quil y ait
encore des trous, des vides, des échecs,
des mystères, de la folie. Il semble que
la folie mappelle. Delà à
ce quelle menvahisse, il ny
a pas loin, nest-ce pas ? Déjà
dans mon voisinage, ici et là, on me prend
pour un fou. Ce nest pas tant ma démence
potentielle qui minquiète que ma
capacité de résistance à
la pression sociale. Il y avait plus de puissance
que de folie dans la personne de Nijinsky. Sa
danse, ses cahiers en témoignent. Mais
il a craqué sous la pression, ce dont ses
cahiers témoignent également. Jaime
les destins singuliers, atypiques, indéfendables.
Pourtant je ne mintéresse guère
aux grands acteurs de lhistoire, à
ses grands violents. Jaime Jésus.
Jaime ceux qui nont que leur corps
pour se défendre, qui ont refusé
lartillerie, larmure, qui ont déposé
glaive et bouclier. A bien des égards Gandhi
est indéfendable. Même la philosophe
Simone Weil nest pas recommandable. Leur
vie nous paraît trop austère, anachronique.
Aucun parcours authentique nest recommandable.
Seule lauthenticité est à
recommander. Pourtant la société
semble tenir un autre langage. On nous invite
au raisonnable, mais il fait pâle figure,
il est mortel, on nen meurt avant lheure.
Il ny a déjà plus beaucoup
de vivants sur terre. Ma myopie me montre des
automates cultivés à perte de vue,
- une culture dautomates transfusés
! Quelquun me disait quil ne voyait
que des robots. Javais beau me frotter les
yeux, je narrivais pas à voir ce
quil voyait, je ne pouvais pas chausser
ses lunettes. Il ajoutait que ce nétait
pas à nous, les basanés, de réinjecter
de lhumanité en ville. Il était
plus myope peut-être, plus pessimiste que
moi ou autrement pessimiste : un pessimiste désabusé,
triste, déjà aigri. Comme dirait
un dadaïste, je me sens « ni gai ni
triste », pessimiste oui, pessimiste actif,
- un pessimisme qui me fait agir. On peut voir
dans loptimisme une forme de religion, un
opium du peuple. Il endort. Que dire de loptimisme
volontaire et séduisant du philosophe Alain
? Ce nest peut-être que le résultat,
la production de son pessimisme actif ! Sa morale
emprunte beaucoup aux stoïciens. Simone Weil
dira de son ancien professeur que sa faute est
davoir refusé la douleur. Tous les
grands pessimistes sont aussi des grands souffrants
; la force de leur pessimisme vient des maux quils
enduraient. Nietzsche nhésite pas
: il dit de loptimisme que cest larme
des faibles. Les mots ne sont-ils pas aussi larme
des faibles ? Les mots sont des gouffres, disais-je.
Je my perds. Peut-on encore avoir foi dans
les mots pour communiquer ? Pourquoi écrire
encore ? Je nécris pas pour communiquer
du sens mais pour me libérer le corps,
de la tête aux pieds. Ecrire pour ne pas
trembler, pour ne plus penser, pour me libérer
de mes rêveries, de ma bêtise, pour
lexposer, la rendre publique. Les philosophes
ont-ils fait autre chose ? Nont-ils pas
tous cherché à se libérer
de la bêtise, de leur bêtise ? En
définitive, ne lont-ils pas tous
exposée ? Se libérer ! Cest
peut-être encore un leurre, mais un leurre
plus acceptable pour moi que celui qui nous fait
dire que nous communiquons du sens. Les mots me
paraissent plus chargés de jugements de
valeur que de sens. Ainsi je préfère,
autrement dit, je juge préférable
de dire que je questionne la valeur des mots plutôt
que le sens des mots. Notre langage est pétri
de jugements plus que de sens, - encore un jugement
! La langue française est-elle aussi belle
quon le dit ? Sa richesse masque la monstruosité
sur laquelle elle est assise. Plus je me répands,
plus je juge. Ne ferais-je pas mieux de me contenter
de décrire mon travail ? Une description
objective est illusoire. Je técris
cette lettre alors que jai une conférence
à écrire et je prends conscience
que ce que jai à dire aujourdhui
cest précisément ce que je
técris : dire mes doutes, ma pensée
douteuse, mes questions ; exposer le bazar de
mes pensées, cest ainsi que ma générosité,
que mon honnêteté me demandent de
parler. Je ne suis pas disposé à
jouer les grands-pères qui répètent
à lenvi leurs vieilles histoires.
Je ne suis pas plus disposé à jouer
les « bons » pères de famille.
Quel père pour un enfant ! Quel père
pour un enfant ? On sexclame. Je minterroge.
Quest-ce quêtre père
? « Il faut quil croisse et que je
diminue. » Cette parabole évangélique
me touche. Plutôt quun père
autoritaire, plutôt quun père-couveur,
plutôt quun père absent, être
un petit père, attentif, qui accompagne
plutôt quil ne conduit, qui consomme
de moins en moins, qui laisse sa part, qui laisse
sa place, moins par sacrifice que pour salléger.
Simone Weil reprendra cette parabole : on ne sélève
que par effet de balancier, en sabaissant,
écrit-elle. Quai-je de mieux à
faire aujourdhui ? Faire de mon mieux !
« Je mendie le revenu de mon travail. »
Est-ce encore soutenable ? Jinterroge plus
que je ne demande : linformation est douteuse,
paradoxale : « Je mendie le revenu de mon
travail. » Interroger la mendicité,
ces dernières semaines, ma permis
de me positionner plus radicalement par rapport
à limpératif social qui nous
commande de gagner notre vie. Quest-ce que
gagner sa vie ? Quest-ce que ma dignité
? Comment vivre ? Comment obtenir le plus de vie
possible ? Comment être généreux
sans se mettre en avant ? Peut-on donner moins
que sa vie et prétendre avoir donné
? Quest-ce que donner ? Est-on capable de
donner ? Est-ce notre « à faire »
? A quoi ressemble la détresse ? Comment
la conscience sen mêle, sen
tire, semmêle ? Comment voir et ne
pas juger ? Comment souvrir à lexpérience
dune rencontre ? Comment perdre son temps
? Comment se libérer du temps ? Comment
rester conscient ? Je naurai de cesse de
poser ces questions, de les reformuler. Ma statique
était un déplacement, un déplacement
de la mendicité vers un acte poétique,
une position philosophique. Cest aussi ce
que jappelle une politique indispensable
de la moindre action. On préférait
lorsque je dansais, ma-t-on dit, lorsque
jinterrogeais notre rapport au corps au
quotidien par la danse. Cétait sans
doute plus sympathique, plus récupérable
aussi. Pour certains, nous étions les nouveaux
animateurs de la place publique et je ne doute
pas que certains continuent à me voir ainsi.
Mais je déçois ici et là.
Je décevrai encore. Jai quitté
linformatique par amour du mouvement ; jai
quitté lindustrie du spectacle et
mon identité de danseur par amour du mouvement
; jai renoncé à laïkido
et à lapprentissage de techniques
corporelles par amour du mouvement ; et je poursuivrai
mon chemin, par amour du mouvement. Je sais maintenant
que ma motivation première nétait
pas damener de la danse à limproviste
dans lespace public, ni même dimproviser.
Peut-on parler de motivation première alors
que tant de choses nous déterminent et
nous échappent ? - tout un univers ! Etre
un homme de la rue, cest me confronter à
mes peurs, à ma peur daller vers
lautre, à ma peur de linconnu,
à ma peur de finir à la rue : être
réduit à ça, comme on dit,
en arriver là. Cest me rendre disponible,
mouvrir, bien que je paraisse fermé,
inaccessible. Cest remettre en cause ma
relation à lespace public. Je suis
là, autant que possible dans lici
et maintenant. Je ne demande rien. Les stoïciens
mont appris à ne rien demander :
Dire « oui », accueillir les événements.
Ainsi je peux tout recevoir, du moins de tout
: lindifférence, le mépris,
la pitié, les railleries, des morales douteuses,
un soutien en pointillé, toujours incertain,
irrégulier, souvent assis sur un malentendu.
Seule limite : ma capacité à recevoir,
qui est infiniment limitée. Ma bouche sassèche.
Mes « oui » deviennent inaudibles,
déjà à mes propres oreilles.
Jaime les idées. Celle du vide me
séduit. Etre capable de recevoir le vide.
Faire un effort à vide : sans récompense,
sans compensation. Il ny a pas de public
pour acclamer, ni même pour se forcer à
applaudir, rien que des individus, des complices,
quelques curieux dun instant, dun
moment, beaucoup de passants, des allées
et venues à plus de cent pas à la
minute. En dehors des salles de spectacles, des
hôpitaux et des dojos, les regards contemplatifs
se font rares. Aujourdhui, je sais que jai
atteint une limite dans ma manière dagir.
Jai tellement remis en cause, tellement
secoué la structure de mon action que jai
tout cassé. Me voilà désuvré
! Cest quil le fallait. Il me fallait
en finir avec cette structure culpabilisante,
trop rigide, et qui ne circonscrit quune
seule de mes préoccupations. Travailler
sur plusieurs mois, tous les jours ouvrés
et à heures fixes, ce nest jamais
que reproduire une idéologie du travail.
Je le savais déjà, mais javais
besoin de ce cadre, de ce repère pour démarrer.
Mon corps suse comme celui dun ouvrier,
fatigué de la routine quil simpose.
En dernière analyse, on est et on reste
son propre patron, son propre employeur. Je tenais
à montrer le processus plutôt quun
résultat, quun produit, mais joubliais
souvent de laisser cours à ma fatigue,
à mes doutes. Une amie ma dit son
admiration quant à ma capacité à
affirmer mes doutes, - cest tout le problème
! Une personne ma remis un mot pour me remercier
en attendant de grandir et de savoir quoi faire.
Se doute-t-elle que jen suis au même
point. Que faire aujourdhui ? Gagner ma
vie. Toujours cet impératif dont je ne
sais que faire. Mais il faut bien vivre en attendant,
me dit-on, remplir son assiette et celles dont
on a la charge. Pourtant, je crois que la société
commence à se lasser de ses mensonges,
mais elle ne rend aux individus leurs prérogatives
quà contrecur. Le partage est
une expérience douloureuse. Les enfants
ne le savent que trop ; les adultes simaginent
lavoir dépassée. Pourtant
la présence du RMI en témoigne.
Toujours culpabilisante, infantilisante, car soumise
à linsertion reconnue comme telle,
cette allocation est pourtant là et permet
de penser la vie autrement, du moins de prendre
le temps, de perdre du temps. Le RMI est une moindre
reconnaissance, bientôt, le moindre revenu
de mes activités. Jai dû renoncer
au régime dassurance chômage,
à lallocation de lintermittence
du spectacle, par souci dintégrité,
dhonnêteté. Non seulement,
je ne me sens pas artiste de la scène et
ne suis pas disposé à courir après
des cachets ni à en inventer, mais surtout,
je ne recherche pas un emploi, or lintermittence
est fille de ce statut : chercheur demploi.
Je ne pouvais plus continuer à me mentir
à moi-même et signer chaque mois
cette déclaration qui me fait dire que
je cherche encore un emploi alors que manifestement
je ne faisais rien de tel. Je cherche à
créer mon propre emploi, à créer
mes propres outils de travail. Voilà pourquoi
jai adopté le statut de « travailleur
indépendant artiste libre », mais
au fond, je ne me sens pas en quête de statut
: ce statut nest quun moyen dêtre
en règle avec la loi et ma conscience.
Aussi je nai pas besoin dêtre
payé sous un statut ou un régime
particulier pour me sentir respecté : quon
me paye sous le régime général,
sous celui de vacataire, sous celui de lintermittence,
que je facture, quon me verse le revenu
minimal dinsertion, une aumône, quon
me donne de largent ou un merci, ne remet
pas en cause la valeur de mon travail à
mes yeux. Ce qui mimporte cest de
ne pas signer nimporte quoi. Je ne mintéresse
pas assez au statut pour les défendre.
Je ne mintéresse pas assez aux produits
du système pour les défendre. Cest
que je ne suis pas assez dans la misère,
peut-être, pas assez persécuté
! La pauvreté ne me fait pas peur. La misère
nest pas la pauvreté, mais le pas
est vite franchi, et sans philosophie, on ny
glisse presque nécessairement : on se sent
persécuté par la pauvreté
! Les Diogène ne courent pas les rues ;
la dignité non plus. « Je cherche
un homme » sécriait-il déjà,
lanterne en main, en plein jour, et malmenait
tous ceux qui accouraient à lui. Je ne
nourris aucune crainte pour les minima sociaux
: les gouvernements ont bien trop peur de laccroissement
du sentiment dinsécurité que
leur suppression ne manquerait pas dengendrer.
Ce qui minquiète cest la mainmise
du gouvernement sur lindividu, toujours
plus écrasante, plus culpabilisante, plus
infantilisante. Je voterais volontiers si un candidat
aux élections affirmait dans son programme
avoir à cur de libérer les
consciences, de les libérer des idéologies,
de lidéologie démocratique
et républicaine aussi. Je ne me donnerais
pas plus la peine de me rendre aux urnes ; je
voterais en mon âme et conscience et aurais
à cur dagir chaque jour en
conséquence. Ce candidat ne sest
pas présenté mais quelque chose
me dit quil se cache en chacun de nous.
Faire de mon mieux, avec cur, conscience
et respect, sans faire de reproche ni à
moi ni aux autres, sans dire aux autres ce quils
ont à faire, nest-ce pas ce que jai
de mieux à faire ? Nest-ce pas à
ma charge assez de civisme pour lheure ?
Notre démocratie est un parent grondeur
qui prend les individus pour ses enfants et qui
attend deux respect et obéissance.
Jai bien peur que le rêve démocratique
écrase quand il nassomme pas les
consciences. Il y a bien du fascisme dans notre
démocratie, jusque dans ses manifestations
antifascistes. On me prendra peut-être pour
un individualiste. Je nai rien contre dans
la mesure où, avec dautres, je redonne
à la personne tout son prix, toute sa valeur,
toute sa singularité. Aussi on ma
déjà pris pour un fou, un automate,
une statue, un mystique, un danseur, un chorégraphe,
un artiste, un philosophe, un mas-tu-vu,
un casimir, un yogi, un performeur, un poète
et jen oublie, alors pourquoi pas ? A la
conférence que jai donnée
à lécole des beaux-arts, en
février, jai conclu mon exposé
- celui-là était encore très
structuré - en suggérant que je
nétais peut-être quun
âne, une sorte de mauvais élève.
Mais je ne suis peut-être quun simulateur,
moi aussi. Je disais plus haut que je ne demande
rien ; ainsi, je ne demande pas même dêtre
compris, pas même le respect, ce serait
encore trop demander. Tu te rappelles quune
enseignante en philosophie, à nous voir
danser sur la place, nous invitait à être
tout à fait irrécupérables,
à ne pas laisser de traces, et plus encore
à effacer les traces. Jaime cette
forte pensée, qui nous vient de Brecht
: « efface tes traces ». Je nai
toujours rien lu de cet auteur, cette formule
me travaille encore et me suffit. Les aphorismes
donnent à réfléchir bien
plus que les longs développements ; ils
nous invitent à construire nous-mêmes
un développement, une réflexion.
Ils sont aussi bien des pièges : sils
sont laboutissement dune réflexion
pour son auteur, cela ne vaut que pour lui seul
; pour le lecteur, il sagit plutôt
dun point de départ, dune nouvelle
piste. Tu me serais sans doute plus reconnaissante
si jécrivais en aphorismes, si je
tévitais un tel déploiement
avec toutes ces parenthèses implicites
qui parsèment mon discours. En fait, je
nai pas de discours, pas de ligne conductrice,
sinon celle de me dire. Lartiste répugne
à se justifier, ai-je entendu dire : que
cet exposé soit mon grand justificatif,
une manière de se justifier tout en se
rectifiant le portrait ! Je livre ici le bazar
de mes pensées et jimagine bien que
cette manière de générosité
encombre et puisse ennuyer. Il ny a peut-être
rien à en tirer. Il y a peut-être
plus de générosité à
structurer sa pensée, à lorganiser
et, dune certaine manière, à
la dissimuler ! Je ne sais pas. Jexpérimente
autre chose. Comme tu disais, je témoigne.
Cest peut-être ainsi quil me
faut agir aujourdhui. Plutôt que le
« Deviens ce que tu es » de Nietzsche,
ne devrais-je pas plutôt me contenter de
témoigner de ce que je suis ? Témoigne
de ce que tu es, sans souci de tracer, de durer.
Javoue que je ne suis pas pressé
dagir en accord avec ma pensée. Ce
que je pense nest pas encore et pas nécessairement
une vérité pour moi. Jai surtout
le souci de me confronter à mes peurs,
de les voir de plus près, pour voir ce
quelles sont vraiment. Jai surtout
le souci de me dépasser, de dépasser
tout ce quil y a de lâcheté
en moi. Une vie ny suffira pas ! Je ne sais
plus trop si jécris une lettre ou
une conférence, si je madresse à
toi, à dautres, ou si je ne madresse
quà moi-même. Jai toujours
pris une conférence pour une écriture,
donc pour une lecture. Tu voulais « provoquer
des réponses sans poser de questions »,
nest-ce pas aussi le propre dune conférence,
dun exposé ? Mon exposé est
une exposition - de questions, de doutes, plutôt
que de réponses. Aussi il faudrait surtout
que nous puissions poser des questions sans attendre
de réponse immédiate. Nest-ce
pas ainsi que lon cherche ? que lon
trouve - par soi-même ? Jai cru lire
que Deleuze refusait les questions quon
lui posait. Il ne sembarrassait pas des
questions des autres, déclarant quune
question ce nest jamais que lexpression
du problème dun autre, autrement
dit, cest son affaire, son histoire, histoire
quon ne peut résoudre à sa
place. Je suis toujours très maladroit
à répondre aux questions. Mes réponses
ne me semblent jamais satisfaisantes. Je ne sais
rien répondre à un pourquoi sinon
en lâchant la bride à mes formules
toutes faites, à mes jokers : « Je
remets en cause ma relation à lespace
public » ; « Jinterroge plus
que je ne demande » ; « Jexpose
mes doutes » ; « Je réaménage
la dynamique urbaine » ; et bla-bla-bla.
La raison du plus fort en bla-bla-bla est toujours
la meilleure, - voir la dialectique socratique
pour sen convaincre. Répondre en
se contentant de dire « lidée
mest venue » ou « parce que
jai envie » ou « je ne peux
pas men empêcher » ou encore
« jai été poussé
par le désir » ma toujours
semblé limite, enfantin, mais cest
peut-être la réponse la plus sincère
parce que la moins construite ; elle ne cherche
pas à séduire, elle ne cherche pas
à ouvrir le dialogue, elle ramène
au silence, à laction dune
part et à la contemplation dautre
part. Le silence est une réponse éloquente,
difficile à assumer, souvent insoutenable,
cest comme un « je ne sais pas »
qui ne manquerait pas de nous faire passer pour
idiot. Nest-ce pas pourtant la réponse
la plus humble, si on considère toutes
les causes qui nous déterminent et qui
nous échappent ? Pourquoi vais-je présenter
la vidéo de Yeun plutôt que celle
de Mickaël ? Parce que celle de Mickaël
est trop propre, trop respectueuse ? Parce que
celle de Yeun est un regard non averti sur notre
travail ? Parce quelle est maladroite, dune
maladresse qui me touche ? Parce quil a
filmé avec le souci de tester sa nouvelle
acquisition plutôt quavec un souci
esthétique ? Parce quil y a plus
de séquences qui me dérangent dans
la vidéo de Yeun que dans celle de Mickaël
et que jaurais sans doute coupées
si javais fait un montage ? En définitive
ne devrais-je pas plutôt montrer celle de
Mickaël puisquil semble que cest
celle-ci que je nai pas envie de montrer
et qui finalement me dérange le plus parce
que trop propre ? Pourquoi montrer des images
? Parce quelles parlent, mieux que moi ;
parce quelles questionnent, mieux que moi.
Elles disent ce que je suis incapable de dire
; elles disent sans discourir ; elles ne cherchent
pas à convaincre, à séduire.
Doù limportance de ne pas les
commenter, de ne pas en dire davantage, de se
taire ou bien de parler dautre chose, -
proposer une autre lecture. Jai dabord
pensé à un interrogatoire pour répondre
à linvitation qui métait
faite de témoigner des « chantiers
publics », place Hoche : me soumettre à
un interrogatoire, debout devant lécran,
tout en blanc, les mains sur la tête, le
projecteur dans les yeux. Mais jy voyais
trop une manière de se faire prier pour
parler et, en définitive, de soumettre
le public à un interrogatoire forcé.
Cest une manière de prise dotages
qui crée un malaise, malaise généralement
relégué en fin de conférence
avec le fameux : « Avez-vous des questions
? » Je sais parler tout seul. Je connais
mes incontinences. En fait, javais le souci
de me mettre en danger, non pas pour répondre
ironiquement à la dénomination «
performance - conférence » mais pour
moi-même, toujours dans cette optique de
dépassement de soi : non pas se sacrifier
à lautel du service rendu sous couvert
dune morale du désintéressement
toujours douteuse, mais sécorcher
vif, autant que possible - une mise à nu
qui puisse aller au-delà, en deçà
de la reconnaissance anatomique. Loin dêtre
une réussite, cette lettre, cet exposé
nest quune tentative, une tentative
à réitérer, autrement, plus
loin
Je crois trop aujourdhui en lindividu
comme moteur de lhistoire - et comme faiseur
dhistoires ! - pour agir encore en collectif.
Déjà dans les mises en jeu place
Hoche, il ny avait pas de groupe, rien quun
regroupement informel dindividus, des rencontres,
des retrouvailles tout au plus. A la rigueur être
suivi, comme fut suivi Gandhi ou Lanza Del Vasto,
mais je nai rien dune personnalité
fédératrice. Que valent les mouvements
non-violents aujourdhui ? Que vaut laïkido
sans son fondateur ? Où en est la foi chrétienne
? Leur force ne semble plus portée que
par le souvenir, lespérance et tout
un dogmatisme. Mon camp minvite à
désespérer, à construire
mes propres outils, à assumer ma solitude,
ma singularité. Pourtant, je ne me condamne
pas à la solitude : sinterroger sur
une ascèse en ville, cest se confronter
aux autres, vivre avec, cest évident
pour moi. Aussi tu connais mes contradictions
: jaime répondre à des invitations
- dans la mesure toutefois où je ne me
sens pas pieds et poings liés ; jaime
faire des rencontres, dans la mesure où
elles ne sont pas marquées du sceau de
la virilité et de la convivialité
; jaime faire des choses qui a priori ne
mintéressent pas, comme lire des
livres qui au premier abord mennuient, en
les reprenant au hasard des pages ouvertes. Je
nai pas lu les entretiens dont tu me parles,
entre Prajnanpad et Roumanov. En revanche, jai
lu dautres livres de Desjardins depuis le
premier que tu mas offert. Je viens de découvrir,
via Michel Onfray, Georges Palante, ce philosophe
pessimiste, individualiste et adepte de léchec,
qui vivait à Saint-Brieuc au début
du siècle. Il y a aussi dans mes dernières
lectures Alexandro Jodorowsky qui ma beaucoup
enthousiasmé avec ses actes poétiques
puis psycho-magiques. Jadmire toutes ces
individualités fortes. Jaime ces
lignes de fuite qui percent le tissu social. Je
ne me sens pas à un extrême, comme
tu sembles le dire, ni en marge de la société
; jaspire à suivre ma ligne de fuite,
qui est mon chemin, mon goût, et qui nest
pas recommandable. John Cage nous invitait à
nous détacher de nos humeurs, de nos goûts,
de ce quon aime et naime pas. Il sest
orienté vers les opérations de hasard,
au point den faire une discipline, sa discipline,
et, en définitive, son goût ! Je
ne doute pas quil y ait mille arguments
à objecter à toutes les vues que
je viens dexposer, et plus il y aura dauditeurs,
plus il y aura de lecteurs, et plus il y aura
de contradicteurs, - cest inévitable
et il est bien heureux quil en soit ainsi.
Pourtant je ne me battrai pas pour défendre
ma pensée : je la sais trop indéfendable
aux yeux dun autre et je me sais trop maladroit
pour soutenir un duel. Comme Georges Palante,
je suis un lent. Bien quécouter ne
soit pas moins difficile, je préfère
encore entendre quelquun qui se raconte,
qui se dit assez pour pouvoir aussi se contredire.
Pour mavoir eu dans tes cours, dans tes
spectacles de rue et dans une de tes chorégraphies,
tu sais que je nai jamais aimé être
bousculé ni même corrigé.
Je crois navoir jamais supporté quon
me dise ce que jai à faire. Je suis
comme ces enfants qui disent dabord «
non ! » et qui se corrigent ensuite, par
eux-mêmes, en secret, et qui ne veulent
surtout pas quon leur fasse remarquer quils
ont finalement cédé. Quand on le
sait, on a la clé pour bien les gouverner,
une manière de gouverner le moins possible,
une manière duvrer dans linaction
qui laisse le temps agir, une manière dêtre
non-violent, dêtre à lécoute.
On a raison de dire que je finirai bien par grandir
et par changer. Quon le dise pourvu quon
me laisse agir à ma guise, quon me
laisse marcher à mon pas. Henry David Thoreau
a une belle manière dexprimer ces
choses : « On na jamais entendu dire
que deux planètes se soient heurtées.
» On aura raison de lui répliquer
que nous ne sommes pas des planètes : nous
autres, humains, nous gaspillons notre énergie
à débattre, à nous débattre,
à nous cogner. Et le pessimiste continuera
: « nous sommes humains, trop humains !
» Jarrête là, Morgane,
il me faut moi aussi redresser mon énergie,
me déplacer, laisser la place, te libérer
de mes maux. Juste une pirouette pour finir, empruntée
à Robert Filliou : plutôt quun
âne, je ne suis peut-être, en définitive,
quun « gaga-yogi », - un yogi
dégénéré, qui va -
tâtonnant ! Je tembrasse.
john
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